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Entre réforme et régression : la quête de légitimité de la Guinée à l’ère de la jeunesse (Par Thierno Mouhamadou Diallo)

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Dans cette tribune intitulée « Entre réforme et régression : la quête de légitimité de la Guinée à l’ère de la jeunesse », l’universitaire Thierno Mouhamadou Diallo (sur la photo) propose une réflexion analytique sur l’évolution du paysage constitutionnel guinéen. Il met un accent particulier sur les défis de sa démocratie et le rôle déterminant de la jeunesse dans la construction de l’avenir politique du pays.

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La République de Guinée se tient une fois encore au seuil de l’histoire, son reflet vacillant entre la continuité et le changement, entre la promesse du renouveau et le spectre de la rechute. La promulgation d’une nouvelle constitution, entérinée par un référendum dont la crédibilité demeure objet de scepticisme intérieur et d’examen international, suivie de l’annonce d’élections présidentielles où le chef de la transition, le Général Mamadi Doumbouya, s’est lui-même déclaré candidat, marque non pas un simple épisode constitutionnel, mais un moment décisif de réévaluation politique.

Ces évolutions rouvrent des interrogations fondamentales sur la nature du pouvoir, la légitimité et la possibilité démocratique dans un pays longtemps qualifié de « bassin de l’Afrique » — métaphore qui exprime à la fois son rôle géographique comme source des grands fleuves ouest-africains et sa position symbolique comme réservoir d’espérance révolutionnaire.

Le nouvel ordre constitutionnel redessine l’architecture institutionnelle guinéenne : il introduit un parlement bicaméral, prolonge le mandat présidentiel à sept ans renouvelable une fois, et abroge les restrictions transitoires qui interdisaient aux dirigeants militaires de se présenter à une élection. Le discours officiel présente ces mesures comme des instruments de stabilité, censés rompre avec les cycles de fracture qui ont marqué la gouvernance postcoloniale.

Pourtant, comme l’observait Alexis de Tocqueville, « le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est celui où il commence à se réformer. » Car l’ingénierie constitutionnelle, aussi raffinée soit-elle, ne saurait se substituer au contrat moral non écrit qui fonde la légitimité : l’impartialité des institutions électorales, l’ouverture de l’espace civique et l’inviolabilité de l’alternance politique. En l’absence de tels fondements moraux, les constitutions risquent de devenir ce qu’Albert Hirschman appelait des « dispositifs de mécontentement différé » — des architectures de contrôle se donnant l’apparence de l’émancipation, conçues pour réguler l’obéissance plutôt que pour nourrir la citoyenneté.

Nulle part ce paradoxe n’apparaît plus clairement que dans la figure de l’arbitre devenu joueur. Lorsqu’un chef de transition ayant juré de ne pas briguer le pouvoir entre en lice, la légalité cède le pas à la perception, et la perception se mue en réalité politique. Steven Levitsky et Lucan Way qualifient de tels régimes d’« autoritarismes compétitifs » : hybrides où les élections existent, mais où le terrain de la compétition est faussé par le contrôle des institutions d’État. La nouvelle instance électorale guinéenne, née par décret exécutif, et l’exclusion de figures d’opposition majeures pour motifs procéduraux, incarnent précisément cette asymétrie. La forme démocratique subsiste, mais son contenu s’amenuise, creusé par la pesanteur du pouvoir.

Cependant, l’histoire, comme le rappellent O’Donnell et Schmitter, n’obéit pas à une logique linéaire : les transitions sont « contingentes, incertaines et réversibles. » Le destin du projet démocratique guinéen dépend moins des règles formelles que des acteurs sociaux capables de rendre l’État redevable. Parmi eux, aucun n’est plus décisif que la jeunesse — démographiquement dominante, intellectuellement en éveil, moralement désabusée. Son avenir repose sur la capacité du pays à transformer la transition en reconstruction inclusive plutôt qu’en restauration militarisée travestie en réforme.

Pour la jeunesse guinéenne, trois défis interdépendants définissent l’horizon de l’espérance et du péril.

Premièrement, l’intégrité du scrutin. Un vote crédible n’est pas un rite protocolaire : il est un signal économique et un pacte moral. Comme l’a soutenu Amartya Sen, la liberté politique est à la fois le moyen et la finalité du développement. Là où les élections perdent leur crédibilité, les marchés perdent confiance et les citoyens perdent le sens. L’exode des talents et l’érosion de la confiance civique s’ensuivent naturellement.

Deuxièmement, la structure de l’économie. L’abondance minière de la Guinée — bauxite, or, et le tant attendu minerai de fer de Simandou — s’est trop souvent révélée une malédiction déguisée en bénédiction. Sans institutions transparentes et politiques prévisibles, la richesse naturelle exacerbe la compétition élitaire au lieu de nourrir la prospérité collective. Acemoglu et Robinson mettent en garde : les institutions extractives, en concentrant la rente et en excluant les citoyens, « épuisent les incitations à l’innovation et minent le tissu social qui soutient la croissance durable. » Le paradoxe guinéen est celui d’un pays qui exporte des minerais tout en important la dépendance.

Troisièmement, l’imaginaire civique de la jeunesse. La participation politique ne saurait se limiter à l’urne : elle doit habiter les espaces créatifs, numériques et entrepreneuriaux où la génération montante façonne le sens de son époque. Réprimer la liberté d’expression est non seulement une faute morale mais aussi une faute économique — cela étouffe ce que Achille Mbembe nomme « la vitalité de la subjectivité postcoloniale », cette énergie qui transforme la frustration en invention. Quand la dissidence est réduite au silence, l’imagination s’exile ; et quand l’imagination s’exile, le développement s’étiole.

Les chemins de l’avenir demeurent ouverts, quoique périlleux. La Guinée peut choisir une continuité dirigée, où la stabilité s’achète au prix du pluralisme ; un mandat contesté, où l’élection approfondit les fractures de légitimité ; ou, plus favorablement, une ouverture corrective, où l’État restaure son contrat social par la transparence, l’inclusion et la retenue juridique. La différence entre ces futurs tient moins à la fatalité qu’à la décision.

Stabiliser la Guinée exige donc plus qu’une démocratie procédurale : cela requiert la refondation de la communauté politique autour de cinq engagements durables :

  • L’intégrité électorale, par une véritable indépendance des organes électoraux et la transparence du processus de vote.
  • La liberté civique et médiatique, pour que la conscience sociale respire.
  • Les pactes d’emploi des jeunes, reliant les revenus miniers à la formation, à l’entrepreneuriat et aux industries locales.
  • La décentralisation, afin de doter les communes des moyens de gérer les services de proximité.
  • La réforme de la justice et de la sécurité, pour restaurer la foi dans un ordre fondé sur le droit et non sur la force.

Comme le rappelle Jean-François Bayart, la politique africaine fonctionne trop souvent selon une « assimilation réciproque des élites », où la réforme se réduit à un simple remaniement du privilège. Pour échapper à ce piège, la Guinée doit cultiver ce que Hirschman appelait un « parti pris pour l’espérance » — la capacité d’une société à mobiliser son énergie morale même au cœur de la désillusion. Le véritable critère du progrès n’est pas que l’État modernise ses institutions, mais qu’il démocratise les opportunités.

Si la trajectoire actuelle se maintient, la jeunesse résistera, migrera ou se réfugiera dans le cynisme. Mais si la nation retrouve son imagination morale, elle peut transformer l’incertitude en renaissance. Comme le proclamait Frantz Fanon dans « Les Damnés de la Terre », « Chaque génération doit découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir. » La jeunesse guinéenne — connectée, consciente, avide de dignité — incarne cette génération-là.

La crise guinéenne n’est donc pas seulement une crise de leadership, mais d’imagination. Elle interroge la capacité d’une nation, riche en ressources et jeune d’esprit, à se doter d’institutions à la hauteur de sa promesse. Le bassin de l’Afrique n’est pas encore tari ; ses eaux charrient toujours le limon du possible. La direction de leur cours dépendra de la faculté de la Guinée à trouver, selon la formule d’Hannah Arendt, « le courage de recommencer. ».

Par Thierno Mouhamadou Diallo,

enseignant-chercheur en relations internationales et en anglais à l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia-Conakry (UGLC-SC), doctorant à l’Université de Sierra Leone. E-mail : tmdiallo2019@gmail.com

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