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Opinion

Guinée : respect de la parole donnée (Tribune)

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Le respect de la parole donnée est un principe sacré dans nos valeurs ancestrales. Nos anciens disaient que celui qui ne respecte pas sa parole, ne trouvera que malheurs sur son chemin. Ils préféraient la mort au déshonneur de ne pas tenir parole.

Tous nos pays africains ont accédé à l’indépendance après la seconde guerre mondiale. L’humanité a tiré les leçons des horreurs de cette guerre et les conséquences gravissimes pour la dignité humaine du fascisme. Cette prise de conscience a été sanctionnée par l’adoption de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme par l’Assemblée Générale des Nations Unies en 1948. C’est donc en tant que pays libre et souverain que nous avions adopté notre première Constitution le 10 novembre 1958 qui proclamait son adhésion totale à cette déclaration des Nations Unies.

Depuis notre indépendance, nous avions librement adopté nos constitutions de 1958, 1990 et 2010. Au vu des actes posés par nos dirigeants, nous pouvons affirmer clairement, qu’ils n’ont respecté ni la lettre, ni l’esprit de ces différentes constitutions. Ils n’ont pas respecté leur parole donnée, c’est pourquoi, malgré ses immenses potentialités naturelles, notre pays n’a connu que des malheurs depuis bientôt 60 ans. Pour cacher leur forfaiture morale et politique de ces dirigeants, des voix s’élèvent pour dire que c’est le fait de vouloir imposer un système démocratique occidental contraire à nos traditions qui est la cause principale de notre faillite politique. Or, nous venons de le voir, c’est en toute liberté que nous avions adopté notre première Constitution et donc le mode d’organisation des institutions de l’Etat et surtout les devoirs et droits fondamentaux des citoyens. Le stricte respect de sa parole donnée et le caractère sacré de la vie humaine ne sont pas des valeurs importées pour nos sociétés. Des contre pouvoirs ont toujours existé pour contenir le pouvoir du chef, qui du reste, avait l’obligation de respecter strictement les traditions au risque d’être destitué notamment  par le Conseil des anciens. Dans ces temps, les chefs avaient l’obligation d’assurer la paix, la sécurité et le bien-être de leurs populations. Ces devoirs étaient sacrés. La seule nouveauté apparue après l’Afrique pré-coloniale dans la pratique de dévolution du pouvoir, c’est le vote libre des populations pour choisir désormais leurs dirigeants. Et c’est cette liberté de choix, que les dirigeants post-coloniaux ont confisqué. Toute l’histoire moderne africaine avec son douloureux cortège de gâchis humain, politique, économique et social se résume à cette confiscation de la souveraineté populaire des peuples par des oligarchies corrompues, violentes et incompétentes. Nous ne voyons pas de changement en ce qui concerne les devoirs qui incombent aux chefs qui gardent toujours les mêmes responsabilités envers leurs concitoyens. Certes, la gestion de l’Etat devient plus complexe, mais les objectifs recherchés au bénéfice des populations sont toujours restés inchangés en tout temps. Ce qui est nouveau, c’est la captation par le chef des biens de toute la collectivité pour son profit exclusif et ses clans familiaux en laissant sombrer dans la misère le reste de la population.

Nos indépendances n’ont pas été accordées brutalement, dès 1946,il y a eu une sorte de période d’apprentissage à la démocratie occidentale dans tous les territoires africains sous domination française. Le multipartisme politique et syndicale fut instauré. Des élections législatives eurent lieu en 1946 et pour la première fois des députés africains ont siégé à l’Assemblée Nationale française pour représenter leurs territoires. Enfin, la loi 56-619 du 23 juin 1956, dite loi-cadre Deffere est adoptée  sur l’initiative de Gaston Defferre ministre des Territoires d;outre-mer et maire de Marseille et de Felix Houphouët-Boigny ministre d’Etat délégué à la présidence du Conseil et maire d’Abidjan. Elle instaure le suffrage universel directe et le collège unique. Elle établit dans tous les territoires, des Conseils de gouvernement qui bénéficient d’une large compétence sur toutes les questions d’intérêt local, il s’agit donc d’une large autonomie.

A l’indépendance, ce sont des dirigeants qui avaient siégé au Palais-Bourbon à Paris, dirigés des gouvernements locaux qui ont pris les reines du pouvoir dans leurs pays respectifs. A qui la faute s’ils ont tracé une autre direction à leurs pays en s’éloignant des valeurs démocratiques, en instaurant des pouvoirs autoritaires? Ce sont eux qui ont mis fin brutalement à l’expérience démocratique dans leur pays. Les partis, les syndicats, les journaux sont devenus uniques, tous étant au service exclusif d’un leader unique aux pouvoirs absolus.

A partir de 1990, un  vent de changement souffle de nouveau en Afrique, partout les jeunesses africaines réclament la démocratie et la fin des partis uniques. Alpha Condé fait partie de cette génération de leaders politiques africains qui seront les porte-parole de cette puissante lame de fond qui porte des revendications pour le changement démocratique. De 1990 à 2010, la jeunesse guinéenne a payé un lourd tribut pour la conquête de la démocratie et de l’Etat de droit dans notre pays. Il y a eu beaucoup de morts et des vies humaines brisées pour cet idéal démocratique. Un seul mot suffit pour Alpha Condé : IMPOSTURE. Et c’est notre soeur Doussou Condé, dont la légitimité dans le combat durant cette période héroïque ne souffre d’aucun doute, qui a su si bien exprimé la trahison d’Alpha Condé qui prétend avoir combattu 50 ans pour nos libertés, la démocratie et l’Etat de droit. Pour masquer cette forfaiture politique, il a introduit le virus ethnique dans la lutte politique. Nous avons combattu le général Lansana Conté parce qu’il a ressuscité le Parti-Etat et pour son autoritarisme et sa mal gouvernance, c’est ce qui faisait l’unanimité au sein de l’opposition de l’époque et même ses partisans ne doutaient pas que c’était bien le sens de notre combat et non pour des raisons bassement ethniques. Depuis le deuxième tour de l’élection présidentielle de 2010, Alpha Condé a fait voler en éclat ce consensus en menant une agressive campagne ethnique et depuis qu’il est au pouvoir, il poursuit cette voie dangereuse qui est une menace pour notre vivre ensemble, pour l’unité nationale.

Maintenant, nous sommes dans un tournant décisif de notre histoire. Nous devons tous nous retrouver pour nous mettre d’accord sur la place à donner à cette valeur cardinale défendue jadis par nos anciens : le respect de la parole donnée. Les responsables politiques des partis, les responsables des institutions républicaines, les chefs des forces de défense et de sécurité, les chefs religieux, les responsables de la société civile, en fait, toutes les composantes politique et sociale de notre société doivent se prononcer sur la nécessité vitale de respecter la Loi suprême de notre Etat. Nous ne pouvons pas construire un Etat, ni parvenir à éradiquer la pauvreté et assurer la prospérité dans notre pays en ne respectant pas notre Constitution. Aucune société humaine ne peut s’épanouir, se développer, vivre dans la cohésion et en sécurité tout en violant ses propres lois.

Nous sommes 12 millions de Guinéens sur un territoire de 245.857 km2 et au moins 5 millions qui vivent à l’étranger (ceux qui ont fuit la misère et les violences politiques). Avec la montée des populismes, la stigmatisation des immigrés partout dans le monde y compris donc en Afrique, nous n’avons que la Guinée qui nous reste, c’est la terre de nos ancêtres. Il faut impérativement que les lois soient respectées dans notre pays et que ses dirigeants s’acquittent honorablement de leurs responsabilités. On tourne, tourne, tourne, mais on se retrouvera toujours devant le sacro-saint “respect de la parole donnée” par celui d’entre nous qui aurait à prêter serment devant le peuple de Guinée et sur son honneur de respecter et faire respecter la Constitution.

Des voix autorisées disent avec insistance que le 21 ème siècle sera africain, mais à condition que les dirigeants africains respectent l’Etat de droit qui peut garantir le respect des contrats. Les investisseurs ont horreur des incertitudes quant à l’applicabilité des lois et donc de la garantie d’une justice indépendante et impartiale. Il n’y a ni miracle, ni fatalisme, mais des règles universelles à respecter pour tous ceux qui veulent développer leur pays. Partout où le mérite est un délit, la médiocrité la norme et les lois sont bafouées, il n’y aura que la misère et la violence. Des pays qui étaient pauvres, sans ressources naturelles comme la Corée du sud et Singapour, mais à force de travail et de respect stricte de leurs lois se sont hissés au rang  des pays industrialisés. Dans ces deux pays, les meilleurs sont recrutés par l’administration, la méritocratie est une règle d’or dans tous les secteurs d’activité. Leurs leaders sont des exemples pour l’ensemble de la société. C’est cette rigueur qui manque à l’Afrique où les solidarités ethniques prennent le dessus sur toutes les valeurs qui ont permis aux pays occidentaux et maintenant les pays émergents asiatiques d’atteindre un niveau de développement élevé.

Nous avons le choix de vivre dans la pauvreté ou la prospérité. La pauvreté, c’est la loi de la jungle, le règne des médiocres et la prospérité, c’est le règne du droit. Nous avons un choix de société à faire. Qu’on ne nous divertisse pas, la question centrale, l’enjeu majeur pour notre pays se résume au strict respect de la Constitution qui est notre Loi suprême. Celui qui sait qu’il ne pourra pas la respecter et la faire respecter, qu’il s’abstienne de vouloir être président. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation intenable où Alpha Condé a fini de domestiquer toutes les institutions  républicaines du pays, y compris l’armée. Il détient un pouvoir absolu qu’il exerce selon son bon plaisir, c’est un pouvoir hors-la loi. Qui pour lui faire entendre raison? Nous sommes une partie intégrante de l’histoire humaine qui nous enseigne que la liberté ne se donne pas, mais elle s’arrache. Face à l’irresponsabilité de toutes les institutions de la République, il ne nous reste plus que l’article 21 alinéa 4 de notre Constitution qui dispose : Le peuple de Guinée a le droit de résister à l’oppression.

C’est notre droit, maintenant libre à nous de l’exercer ou pas. Ce qui est certain, nous sommes responsables de notre condition de servitude ou de liberté.

Par Alpha Saliou Wann

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Guinée : « Traiter la cause de l’instabilité et pas seulement le symptôme »

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TRIBUNE. La manière dont la Cedeao a apprécié la situation en Guinée illustre combien est crucial le débat entre légalité et urgence politique en Afrique aujourd’hui.

Pour Mathias Hounpke, la Cedeao et l'UA doivent aussi se reformer pour mieux anticiper les errements politiques et constitutionnels a l'origine des coups d'Etat.

Malgré la destitution de l’ancien président Alpha Condé par une junte militaire en Guinée, il serait malvenu d’annoncer l’aube d’une nouvelle tendance de coups d’État militaires en Afrique de l’Ouest. L’instabilité récurrente est limitée à une poignée d’États (Mali, Guinée et Guinée-Bissau), et non aux seize pays de la région, qui ont des dynamiques internes différentes. En revanche, ce qui représente une tendance réelle et inquiétante, c'est l’inaction constante quant à la prévention des conditions qui déclenchent ces coups d’État.

Le délit de magouille constitutionnelle

L’ancien président Condé, qui était autrefois une force positive pour le changement politique et économique du pays, a terni son bilan par une corruption et un autoritarisme grandissants. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase a été un acte flagrant de « magouille » constitutionnelle permettant au dirigeant de 82 ans de briguer un troisième mandat, suivi par l’organisation d’une élection manifestement frauduleuse en octobre 2020. Il est donc inquiétant, mais peu surprenant, que les forces armées aient été accueillies par une foule en liesse lorsqu’elles ont traversé la capitale Conakry après avoir arrêté Condé le 5 septembre.

Des délais de transition trop courts

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a demandé que des élections présidentielles et législatives soient organisées en Guinée d’ici six mois. Bien que le retour à un régime civil soit essentiel, cette courte période risque d’être insuffisante pour se préparer de manière efficace. Une période de douze mois semble plus raisonnable pour avancer dans les tâches complexes de la transition. Le chef de la junte, le colonel Mamady Doumbouya, a annoncé son intention de former un gouvernement inclusif, et des consultations avec des dirigeants politiques, économiques et religieux ainsi qu’avec des diplomates, la société civile et d’autres parties prenantes sont en cours. La rédaction d’une nouvelle Constitution (qui sera décidée par référendum) est essentielle pour réduire les risques de voir les futurs dirigeants s’enraciner. Mais cela nécessite la contribution de l’ensemble de la société guinéenne et doit être fait convenablement, sans précipitation.

L’armée en question

Cela ne signifie pas que le régime militaire est souhaitable. Celui-ci s’est installé en partie à cause du mécontentement dans les rangs de Condé, qui est lui-même arrivé au pouvoir en 2010 après une période brutale de dictature militaire. L’armée n’était pas non plus irréprochable durant les dernières années du règne de Condé, tirant souvent à balles réelles sur les manifestants. Il existe toujours un risque réel d’insurrection ou de contre-coup d’État si les conflits internes de longue date au sein des forces armées ne sont pas réglés rapidement. Mais le régime militaire est la réalité avec laquelle il faut composer et il pourrait y avoir des opportunités durant cette période pour remettre la Guinée sur les rails.

La nécessité de grandes réformes

Condé a réduit les contre-pouvoirs et a créé de grandes disparités entre les pouvoirs de l’État. Une réforme électorale est également essentielle, car, depuis 2010, toutes les élections ont été contestées. Les autorités de transition pourraient également donner la priorité à des questions que les dirigeants démocratiquement élus ont tendance à ignorer : la liberté de la presse, l’accès à l’information publique, le renforcement des mécanismes de lutte contre la corruption, les violences sexuelles et sexistes. Les dirigeants du pays ne disposent évidemment pas de mandat, mais des comités multipartites pourraient être chargés d’élaborer des propositions et des projets de loi sur ces questions cruciales.

Faire que le provisoire ne dure pas

La Cedeao a raison de vouloir un retour rapide à l’ordre constitutionnel, car le risque est que les autorités « transitoires » deviennent un dispositif plus permanent et ne rendent de comptes à personne. Elle a également raison de demander la libération immédiate de Condé. Si des accusations sont portées, un procès équitable de l’ancien dirigeant et de son entourage constituerait un bon exemple pour l’avenir de la Guinée. Il est également judicieux de menacer de sanctions économiques les dirigeants de la junte et d’exiger que les membres de l’armée ne puissent pas se présenter aux élections.

La Cedeao et l’UA doivent être plus réalistes

La Cedeao et l’Union africaine (UA) sont deux des rares organismes qui ont actuellement une certaine influence sur la Guinée, dont les citoyens restent à la merci des caprices des militaires. Ce qui est d’autant plus frustrant est le fait qu’une fois de plus les condamnations et les recommandations de la Cedeao ont été réservées au moment de l’explosion du pays, et non lorsque la grogne montait.

Il était clair depuis des années que Condé avait abandonné ses aspirations démocratiques. Depuis la mi-2018, les manifestations étaient interdites dans la rue. Ses intentions de manipuler la Constitution pour rester en poste jusqu’à ses 90 ans avaient déjà été évoquées à l’époque. L’élection d’octobre, malgré son manque d’intégrité et d’inclusivité, a été jugée par la Cedeao et l’UA comme étant « légale » et comme s’étant déroulée « dans la transparence ». C’est l’occasion pour Cedeao et UA d’améliorer et/ou de faire un meilleur usage des mécanismes d’alerte précoce existants qu’elles ont mis en place depuis un certain temps déjà.

Cedeao et UA doivent se réformer pour renforcer leur crédibilité

Il ne faut peut-être pas s’étonner du silence d’une organisation qui compte parmi ses membres des dirigeants anticonstitutionnels qui prolongent leur mandat, comme le président ivoirien Alassane Ouattara. Mais il s’agit d’un défaut systémique, et l’organisation a besoin d’une réforme interne urgente afin de pouvoir tirer la sonnette d’alarme en cas d’attaques contre la démocratie. La Guinée dispose d’une société civile dynamique qui demande des comptes aux autorités. Les organismes régionaux comme la Cedeao et l’UA devraient être beaucoup plus proactifs dans la défense de leurs droits et libertés afin que nous n’atteignions plus jamais ce stade de crise.

De la nécessité d’une méthode pour suivre la situation en Guinée

Les organes régionaux souffrent d’un grave problème de crédibilité, mais ils ne sont pas irrécupérables. Après la phase de consultation, la Cedeao et l’UA devraient mettre en place un comité de suivi basé en Guinée pour examiner la transition et rendre compte périodiquement de ses progrès. Cela enverrait un message fort de solidarité et renforcerait le sentiment de sécurité de la société civile guinéenne. Le pays pourrait alors annoncer une feuille de route réaliste pour les réformes, élaborée de manière démocratique et organique, plutôt qu’imposée arbitrairement de l’extérieur. Les dirigeants militaires seraient contraints d’accepter leurs recommandations en temps voulu et le groupe de suivi ferait immédiatement part de ses préoccupations au plus haut niveau en cas d’écart ou de retard.

Les détenteurs du pouvoir dans la région doivent veiller à ne pas accorder une reconnaissance excessive à la junte en Guinée, mais ils doivent également assumer une part de responsabilité dans son ascension. Cependant, une supervision judicieuse de cette phase de transition peut garantir que les Guinéens, et tous les Africains de l’Ouest, ne s’habituent pas à considérer les prises de pouvoir militaires comme la moins mauvaise des options.

Par Mathias Hounpkè, responsable du programme de gouvernance politique de l’OSF en Afrique de l’Ouest.

In le point.fr

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Tribune: « il n’y a rien de plus fragile qu’un pays », alerte Monénembo

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Que faire ? Impossible pour un pays à la croisée des chemins comme la Guinée, de contourner cette question de tous les jours que Lénine a rendue célèbre, presque énigmatique. Oui, que faire en cette période trouble où pour la seconde fois de notre chaotique histoire, nous sommes conduits à emprunter le chemin d’une difficile transition : celle de tous les espoirs, celle de tous les dangers ? Ou plutôt que ne pas faire ?

Inverser la question n’a rien d’incongru, rien de provocateur. A bien y penser, le génie en politique, ce n’est pas de savoir ce qu’il faut faire, c’est de savoir ce qu’il ne faut pas faire. Interrogé sur la gestion des Indépendances africaines, à la fin du siècle dernier, Aimé Césaire (il fut un ami de Fodéba Keïta et un soutien inestimable pour Sékou Touré quand celui-ci était encore présentable) avait dit ceci : « La Guinée, c’est exactement cela qu’il ne fallait pas faire ». Venant d’un homme aussi averti que le grand poète martiniquais, cette affirmation sonne comme un sérieux rappel à l’ordre adressé à notre intraitable bonne conscience nationale. Cela veut dire que si nous ne changeons pas de cap, que si nous continuons à avancer les yeux fermés, ce sera très vite, le plongeon dans l’abîme. Nous avons tendance à croire que puisque « c’est nous, les Guinéens », tout ce que nous disons et faisons est parfait. Or, le bilan est là : désastreux à tous les niveaux. Si désastreux que de notre Indépendance, il ne reste plus que la sonorité du mot. Un vrai travail de nigauds ! Cette transition-ci est notre dernière carte, nous avons grillé toutes les autres. C’est le moment ou jamais de faire une pause, de reprendre nos esprits. Nous nous trouvons aujourd’hui dans une étroite passerelle, haut perchée au-dessus du vide. La moindre erreur nous sera fatale à nous tous, au Colonel Doumbouya en premier lieu.

D’abord, quel est notre problème ? Aucun ! La Guinée n’a pas de problème, elle n’a que des faux problèmes (le tribalisme en est le plus gros). Par définition, le faux problème est insoluble. En Mathématique, quand l’énoncé est faux, l’équation ne débouche sur aucune solution. Sékou Touré et ceux qui l’ont suivi, ont fait de leurs problèmes personnels, les problèmes du pays. Sortons du culte du chef, éloignons-nous de la démagogie, de la bassesse d’âme, de l’étroitesse d’esprit et de la mesquinerie ! Soyons des hommes ! Voyons loin, voyons grand ! Seulement, faisons vite, nous n’avons pas le temps de nous perdre dans des considérations inutiles.

Les autorités de transition n’ont ni la compétence ni la légitimité d’aborder les questions de fond. Leur rôle se résume en deux points : expédier les affaires courantes et organiser des élections au-dessus de tout soupçon. C’est tout. La bonne transition, c’est la transition brève. La bonne transition, c’est la transition propre.

Colonel Doumbouya, ne faites pas comme Sékouba Konaté : ne succombez pas aux charmes démoniaques du tribalisme et des magouilles de toutes sortes qui vont avec.

La Guinée est une famille, mon colonel. Malheureusement, les discours haineux de Sékou Touré, de Lansana Conté et d’Alpha Condé ont dangereusement fragilisé sa cohésion. Si vous reproduisez l’arnaque de 2010, je vous assure qu’elle va exploser en mille morceaux. Rien, ni personne ne pourra l’empêcher.

Colonel, vous ne le savez peut-être pas, mais il n’y a rien de plus fragile qu’un pays.

Tierno Monénembo

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ALPHA CONDÉ : QUE DE REGRETS ET QUEL GACHIS !

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Il est plus court, sa pente plus glissante qu’on ne croit, le chemin qui mène de Mandela à Mugabe et la brutale chute de Alpha Condé, illustration de cette vérité selon laquelle le pouvoir change un homme et le pouvoir absolu le change absolument, nous plonge dans la perplexité et dans une grande tristesse.

PARADOXAL ET PREVISIBLE ?

Sa chute est un paradoxe parce qu’elle est le fait de celui qui, au propre (si l’on se fie à l’image le montrant tenant un parapluie au-dessus de la tête du président guinéen) comme au figuré, était chargé de lui servir de bouclier contre ses potentiels ennemis. Mamady Doumbouya commandait en effet ce qu’on pourrait appeler la garde prétorienne de Condé, une unité d’élite mieux équipée que le reste de l’armée, choyée par le président de la République qui vantait l’efficacité et la séduction de son chef. Doumbouya était si sûr de ses pouvoirs qu’il aurait, nous dit-on, cherché à s’émanciper de son ministre de tutelle pour ne plus relever que de la seule autorité du chef de l’exécutif.

Pourtant, si sa rébellion (sa trahison diront certains, qui oublient que lorsque la trahison réussit on lui donne un autre nom) constitue un paradoxe, elle n’est pas une exception dans le monde politique, comme le montrent les déboires rencontrés par le roi Hassan II avec les généraux Oufkir et Dlimi, élevés l’un et l’autre au rang de maires du Palais. On peut même dire que, dans le cas du colonel Doumbouya, cette rébellion était prévisible et que c’est plutôt Alpha Condé qui a manqué de vigilance ou qui a fait trop confiance à sa bonne étoile, peut-être parce que, comme le disait De Gaulle, « la vieillesse est un naufrage ».

L’ancien président guinéen ne pouvait pas ignorer les prises de position vigoureuses exprimées par celui qui n’était encore que le Commandant Doumbouya à l’occasion d’un colloque organisé en 2017 par l’Etat-major français sur le thème « Prise en compte de l’inter culturalité (sic) dans les actions militaires ».

Seul Africain à présenter une communication devant un aréopage de haut gradés français, celui qui était désigné par l’appellation « stagiaire à l’Ecole de Guerre », n’avait caché ni sa frustration ni ses critiques devant ceux qu’il appelait les « Blancs » et qui étaient peu coutumiers à ce ton de la part de leurs partenaires africains, civils ou militaires. Il avait exprimé son dépit de voir que ses homologues français qui étaient en mission dans son pays, et passaient une bonne partie de leur temps à faire du tourisme, étaient reçus et consultés par le président de la République qui les traitait en conseillers avisés, alors qu’aucun officier africain ne pouvait avoir un accès direct auprès du président de la République française. Il avait même, d’une certaine manière, annoncé les couleurs en s’étonnant que les militaires français appelés à des taches de formation en Guinée obtiennent systématiquement du pays hôte tous les moyens nécessaires à leur mission, alors que lui, officier supérieur guinéen, se voyait refuser les armes et les munitions nécessaires à l’entraînement de ses troupes, au motif qu’il pourrait s’en servir pour faire un coup d’Etat !

Malgré tout, la semonce du Commandant Doumbouya n’avait pas été prise au sérieux et, quatre ans plus tard, le Colonel Doumbouya est donc passé à l’offensive, justifiant par la même occasion les craintes de ses supérieurs. Les armes dont il déplorait l’insuffisance suffisaient pour l’occasion, surtout qu’il a fait un coup d’Etat low cost, sans grandes démonstrations de forces, (…) se contentant de capturer le Chef, ce qui est la meilleure illustration que dans nos pays le pouvoir repose entre les mains d’un seul. Après cette prise majeure, les ministres et chefs des institutions ont préféré déférer à sa convocation plutôt que de passer pour des « rebelles »,au risque de se faire huer par des badauds et moquer par les journalistes, la télévision nationale a fait comme si rien ne s’était passé, pendant vingt-quatre heures on parlait toujours de « tentative » de coup d’Etat, et ce sont les « jakartas » de Conakry qui serviront d’escorte à la première sortie des putschistes!

Si Alpha Condé avait le cœur à regarder les images de cette journée du 6 septembre, il verrait les membres de son gouvernement, dont beaucoup avaient retourné leur veste pour bénéficier de ses faveurs, alignés en rangs d’oignons pour écouter la tirade de son bourreau et invoquer la volonté divine pour expliquer ce brutal changement…

QUE DE REGRETS ET QUEL GACHIS !

Mais le coup d’état du 5 septembre est d’abord une source de tristesse. Parce que la prise des rênes de l’Etat par les armes n’est jamais une bonne solution et que la destitution de Condé brise encore notre rêve d’une passation de pouvoir en Afrique par la seule voie des urnes, pacifique et démocratique. Parce que sa déconfiture met à mal une autre de nos illusions, celle qui nous faisait croire qu’en élevant le niveau de recrutement de nos chefs d’Etat nous avions plus de chance de voir éclore des régimes attachés aux droits des citoyens et au respect de nos différences.

Dans cette épreuve, le perdant, ce n’est ni Idy Amin Dada ni Yahya Jammeh, ce n’est pas un affreux brutalement propulsé à la tête de l’Etat sans aucune initiation ni bagage politique, mais un universitaire, un acteur de la vie politique de son pays qui en a subi les affres, connu la prison et le bannissement et même peut-être risqué la mort. Non content d’accéder au pouvoir dans des conditions pour le moins troubles, il a vite renié les idéaux dont il se réclamait dans sa jeunesse quand il militait au sein de la FEANF, et plus tard comme opposant aux régimes de Sékou Touré puis de Lassana Conté. On espérait qu’il serait Mandela, sans la légende, il aura été Mugabe, sans la hargne nationaliste, le Mugabe de la fin, qui n’avait plus d’autre ambition que celle de durer. Il aura gouverné la Guinée pendant plus longtemps qu’aucun président américain n’a dirigé les Etats-Unis, à une exception près, mais les images que l’on gardera de sa chute et de celle d’un autre universitaire, Laurent Gbagbo, pour illustrer les revers de fortune de nos dirigeants politiques, pourraient se réduire à celles distillées par les réseaux sociaux et les montrant incrédules et solitaires, habillés de chemises de couleur, faussement décontractés…avec cette différence que l’ancien président ivoirien avait l’air moins désinvolte et n’était pas houspillé par un soldat qui le sommait de reconnaître qu’il n’avait pas été maltraité.

Alpha Condé n’a pas transformé le sort de ses concitoyens, il n’a pas su tenir tête aux manœuvres d’affairistes comme Bolloré, il n’a pas su faire front aux démons de l’ethnicisme et de la corruption, il n’a pas vidé ses prisons de leurs détenus politiques, il a réprimé les manifestations dans le sang, il s’est mis à dos ses voisins en fermant ses frontières sur des allégations mensongères… Et puis il y a eu la faute de trop : il n’a pas pu résister au démon du troisième mandat.

Par Fadel Dia - Sud Quotidien

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